Il doit être quelque chose comme 4h20 du matin, c'est un fait assez rare pour être mentionné, sur 206 contacts WiLM, vous n'êtes que deux jeunes femmes connectées.
Oh, je ne me fais pas d'illusion, je n'aurais pas de conversation avec vous, vos connexions sont artificielles et sans doute êtes-vous toutes les deux calfeutrées dans les volutes soyeuses du
sommeil réparateur. Couette, drap, plumes : le trio d'une nuit calme.
Dans le film "Les Choristes", la chorale de JUGNOT chante magnifiquement le poème de RAMEAU : "La Nuit", issu de l'acte 1 de son opéra "Hippolyte et Acirie".
C'est étrange la nuit, ça enveloppe, ça adoucit, ça apaise quoi qu'on dît, ça répare, ça façonne... On ne vit pas de la même façon la nuit que le jour, quand la seule source lumineuse est la lune
ou, pire, quand celle-ci laisse l'éclairage nocturne à la présence clairsemée des étoiles. Ce n'est pas pour rien qu'on ne rêve que la nuit, quand la sécheresse de la lumière diurne s'oublie
doucement dans les contreforts des montagnes, quand le soleil se noie dans les ondoiement d'une mer calme, entre les immeubles, sur la terrasse d'un jardin, entre les cimes des arbres, au coeur
des arbustes ou encore quand il enflamme d'un rouge éternel les nuages de coton qui parsèment un ciel d'août, lorsqu'il irradie d'un or incroyable les reflets d'un lac huileux ou quand il
transforme en éclats diamantaires infinis les yeux de la personne qu'on aime par-dessus tout, au-delà des mots, au-delà des sons, au-delà parfois même de soi...
La nuit, tout est achromatique : gris, noir, blanc. Le rouge s'éloigne en un marron vaseux, le jaune se transforme dans un ocre sombre, et le vert s'abandonne dans un camaïeux de notes
sombres entre le noir profond d'un chêne oublié et le gris clair d'une pelouse sous la lune. La nuit, même le noir prend une robe plus pénétrante, comme pour faire oublier que, nuit ou jour, il
est toujours là : non-couleur accessoire quand le soleil rayonne, élément fondamental basique quand la lune reflète son pâle sourire sur le monde assoupi.
La nuit, tout est rêverie : l'esprit vagabonde dans les souvenirs du jours, dans la magie des fantasmes, dans l'interdit des pulsions. Il se perd dans les circonvolutions dangereuses de ce qu'il
ne s'autorise pas en journée. Il devient diable brûlant d'une ardeur infernale quand il s'agit de trahir l'amour et de le corrompre en haine. Il devient angelot magique d'une poésie infinie : il
tourne, il vole, il délire, il s'époumone de joie, il transpire de bonheur. La nuit l'esprit est libéré des arides frontières du jour, les contraintes n'existent plus. Songez que même le
nouveau-né, celui qui n'a que quelques heures, rêve.
La nuit, tout est doux. Ce qui était pointu s'arrondit, ce qui était âpre s'allège, ce qui faisait mal devient presque agréable. Les sens se subliment. Un champagne dans le noir... quand l'esprit
n'est plus occupé par les obligations de la vue, quand l'ouïe ne saisit plus que les hurlements lointains des loups et des chiens ou le ressac de la mer, quand le toucher n'est plus inquiété de
ce qu'il pourrait percevoir. Seuls sont actifs l'odorat et le goût et la dégustation est amplifiée par le calme de la nuit.
Mais la nuit c'est aussi l'amplification des angoisses et des stress. Les cauchemars sont les affres de la nuit. Ces angoisses mortelles qu'on peut réussir à évincer le jour reviennent quand
les barrières protectrices de la lumière s'affaissent avec la disparition quotidienne du jour. Car si la douceur des pénombres libère les folies de l'esprit, la torpeur des ténèbres libère aussi
les démons des angoisses. Celles qu'on cache, qu'on se cache, qu'on essaie vainement d'oublier, parmi lesquelles les douleurs et les peines, et surtout l'ultime douleur, celle de l'air qui
défroisse les poumons agglutinés lors de la première inspiration aérienne de votre vie, la première douleur : celle dont personne ne se souvient et que chaque synapse a intégré inconsciemment,
celle qu'on fuit absolument, irrémédiablement, désespérément, follement et qui étalonne toutes les autres plaies depuis l'insignifiant pincement jusqu'à la souffrance inouïe.
Avoir peur de la nuit est une réaction normale. Elle n'est pourtant pas méchante cette nuit. Il suffit de la dominer, un soir près de la Loire à l'ombre lunaire d'un chêne séculaire,
une flute de champagne à la main. Ou dans un pré désolé, allongé sur le dos, les bras étendu de chaque côté de soi, le regard fixe sur les étoiles étincelantes, à attendre, attendre...
attendre.
Attendre que les réalités du jour reviennent et qu'avec elles s'envolent les rêveries d'une nuit. Mais l'espoir est là : ne peut revenir que ce qui est parti.
Et si le jour fini, on reprenait nos rêveries ?
Vos derniers mots...