On aurait sans doute pu croire que le cauchemar d'Ernest était terminé. Les lueurs dans la nuit, l'abandon de Cunie, l'ivresse d'une joie simple : manger... tout était là pour que
enfin, HEMINGWAY puisse connaître un petit moment de bonheur dans cette vie jusqu'ici vouée à la solitude, au désespoir et à la détresse. Mais au moment où tout nous laissait penser qu'un avenir
radieux se présentait à lui, tandis que nous sentions enfin souffler le vent du bonheur sur les plaines désolées de son existence sans grâce, alors que les meilleurs présages s'amoncelaient dans
le ciel gris de la vie d'Ernest, c'est un nouveau retournement de situation qui nous laisse, à la fin du chapitre 7, dans l'expectative la plus totale, confinant à la perplexité la plus
extrême.
Mais jusqu'où s'arrêtera-t-il ? Livré à lui même, ligoté sans espoir au poteau du martyr, sautillant et espérant, Ernest tourne définitivement la page de la forêt et se dirige, montrant son
dos aux goguenards, vers Chicago au loin, là-bas.
La ville, la vie, l'espoir, tout est là-bas.
Je pense qu'il faut revenir un moment sur ce que HEMINGWAY laisse derrière lui. Cunie, sa mère, son père, Lassy, Marceline, et un banquet incroyable dont il n'aura pu goûter que les premiers sucs
ou les premières graisses folles aux odeurs chatoyantes, oh-la-la, qu'est-ce que ça chatoye !
Ernest a droit à un peu de bonheur, à un rien de joie, à un demi-moment de soutien moral et affectif.
Dans ce nouveau chapitre, nous retrouvons notre héros dans la ville de Chicago. Il a sautillé pendant plusieurs heures pour fuire la horde hurlante des anthropophages de l'Illinois. Il a peur,
son poteau accroché à son dos, il est tout pantelant d'angoisse quand la ville s'offre à lui.
Allez hop ! on y va, en route pour l'aventure !
On ne résiste pas, à l'appel de l'Illinois !
Chapitre 7 : Chicago City
27 décembre 1917
J'avais longuement sautillé. Je ne me souvenais pas avoir jamais autant sautillé dans ma vie. J'ai tant et tant sautillé que mes bottes se sont déchirées sous l'incroyable
gonflement des muscles de mes mollets. J'avais l'impression d'avoir gobé des gigots qui me seraient tombés directement dans les chevilles. C'est la première fois de ma vie que j'ai eu les
chevilles plus volumineuses que mes cuisses. Et pourtant, à force de chevaucher les barils de poudre de ma mère, j'avais des cuisses de rugbyman. J'ai égaré ma première botte à l'orée du bois qui
borde Chicago. De ce fait, je sautillais sur un seul pied jusqu'à la maison la plus proche. C'est en frappant à la porte ce cette maison que je m'aperçus que ma seconde botte avait également
disparu. Quel étourdi ! J'avais perdu ma botte dans le point d'eau attenant à la maison.
L'homme qui m'ouvrit la porte était de belle allure. Grand, portant la barbe blanche et la moustache fine, l'oeil inquisiteur et le regard clair, il m'accueillit avec chaleur. Il portait une
veste grise de laine sur un gilet de la même couleur. Sa chemise parfaitement blanche était fermée au col par un noeud de coton noir. Il avait l'air sérieux avec la chaine de sa montre dépassant
de son gilet et le cigare au bout des doigts. Il m'impressionnait, moi un jeune enfant de dix-huit ans, face à cet homme à la portance noble et au regard sage. Le dialogue qui s'engagea fut sans
doute l'un des plus passionnants de mon existence.
- Je m'appelle Sigmund dit l'homme. Et toi, quel est ton nom ?
- Je m'appelle Ernest Miller HEMINGWAY, mais mes amis m'appellent Ernie...
- Ernie, où est ta deuxième botte ?
- J'ai perdu ma botte dans votre citerne Monsieur Mund.
- Parle-moi de ta maman Ernie...
La discussion fut longue. Très animée. Quand j'eus achevé mon récit. Monsieur Mund posa lentement son cigare dans le cendrier. Puis, prenant une imposante respiration, sifflante entre
ses dents brunes, retroussant ses moustaches et ajustant ses lunettes, il m'expliqua mon cas.
- Bien, Ernie, ta situation est des plus simples si on y réfléchit bien. Rejeté dès le plus jeune âge par les péripéties démentes d'une famille austère et
infantilisante, tu as connu les affres de la guerre d'Espagne, qui n'a pourtant pas encore commencé. Et cette situation a sans doute déclenché dans ton ego profond une forme de rejet
primalo-tribalique de l'autre interposé dans un reflex d'automutiliation intellectuello-psychologique combiné à un délire maniaco-dépressif confinant sans doute à
une forme mégalo-paranoïde de schyzophrénie. De cette façon, le rejet que ta mère a eu à ton égard, magnifié par un amour démesuré pour les explosifs, a pu engendrer cette passion que
tu décris vis-à-vis de ton père et de ton grand-père. On pourrait penser à une forme d'homosexualité latente. Mais il n'en est rien et ton épisode avec Cunie dans la forêt me fait au contraire
penser à un délire obsessionnel compulsif conjugué à une dépression post-traumatismale délirante issue de ta relation avec ta chienne, Lassy. Je crois que ton affection pour cet animal a induit
en toi un rejet de ton moi profond. Or, le rejet de ton "moi" mêlé au manque d'affection sous ton toit, fait que votre "nous" familial s'est trouvé en conflit avec leur "eux" conjugal
explosif. Ainsi, la coexistence de "nous" et "eux" sous votre toit, ne pouvait que conduire à la souffrance destructrice de ton "moi", lui-même co-jugulé par ton "surmoi", sans parler du toit qui
a beaucoup souffert de l'explosion maternelle. Du reste, l'épisode du gateau au yaourt est à l'évidence une traduction sublimatoire fantasmagoricistique du complexe d'OEdipe développé par ton
père qui rêvait sans aucun doute d'avoir une relation charnelle avec le père de ta mère dont on est en droit de se demander comment il avait perdu ses jambes. Mais son départ précipité pour la
guerre d'Espagne (prétexte expiatoire destiné à renforcer l'amertume intrinsèquement désillusionnante de ton père et ainsi renforcer sa frustration charnello-compulsative) s'avère
en fait être une parabole de la séparation entre le père et l'enfant, qui n'est elle-même qu'une forme de déni de la rupture entre la mère et son foetus. De cette façon, vouant la même passion à
la même personne, ton père et ta mère vivaient certainement comme frère et soeur dans une forme d'inceste spirituel aux relations ambiguës et défendues, dévalorisantes, humiliantes, symptômes de
la crise aiguë que connaissent les premiers dépressifs chroniques. De sorte que tes frères, soeurs et toi, êtes le fruit d'une union consanguinement intellectuelle, dégénératrice des liens
affectivo-sociaux, d'où ton état actuel. Tu vois, tout s'explique !..
Un long silence s'abattit sur la pièce circulaire dans laquelle je me réchauffais. Sig inspira une longue bouffée de fumée de son cigare qui se consumait doucement au bout de ses doigts
jaunis. En peu de mots, Monsieur Mund avait résumé mon existence. Dans l'âtre de sa cheminée, les restes de mon poteau brulaient lentement. La chaleur était dense. La tendresse de cet homme de
savoir m'avait conquis. Pour la première fois, je trouvais dans le regard d'un homme la chaleur et la gentillesse que mon père n'eut jamais pour moi. Je sentais dans sa voix et dans ses
intonations l'immense générosité de l'homme qui avait beaucoup vécu et beaucoup aimé. Après un long moment, il reprit son exposé.
- Ta situation est profondément triste quand même... excuse-moi. Franchement, y'a de quoi s'flinguer ! Des dépressifs, des dingues, des rases-bitumes du
moral à plat, j'en ai vus et des épais, mais des comme toi jamais, y'a surcharge ! Au lieu de t'enfuir de la forêt, t'aurais dû leur raconter ça à tes canibales, ça les aurait
calmés ! n'essaie pas de répéter ça à un clown, il fermerait boutique... et encore moins à un clown triste, il se penderait au chapiteau... Tu as tout du mec qui ne rit que quand il se tire
une balle dans le pied ou quand il se crève un abcès... Fouuuu, ça m'a collé un blues épouvantable ! Ecoute Ernie, c'est pas que j'aie tellement envie d'écourter cette soirée, mais si tu pouvais
ne pas rester plus longtemps, ça m'arrangerait parce que là, en fin d'année, j'aime bien faire la fête. Et je dois avouer que notre conversation m'a donné un cafard dingue. C'est une chance que
je n'ai pas d'envie suicidaire, je suis sur le point d'inventer l'auto-euthanasie... donc, sois chic, dégage, merci.
Sa franchise m'émut. Jamais je ne m'étais senti autant aimé, autant en confiance. Jamais un homme ne m'avait montré autant d'attachement. Quand il me prit par le col de ma chemise pour me jeter
hors de chez lui, je me sentis bien, apaisé. Dans le froid glacial de l'hiver de Chicago, je récupérai ma botte prise dans les glaces de sa citerne. L'enfilant doucement, je me remémorais
chaque minute de la conversation avec Monsieur Mund. Quel homme formidable. Je n'avais pas oublié mon rêve de filer au Pérou. Ce rêve qui m'anime depuis mon départ de Oak Park. Obstiné dans ma
quête, je reprenais la route de mon destin.
Un pied enrubanné dans un torchon que Sig m'avait donné, l'autre emprisonné dans les glaces de ma botte, je filai.
En sautillant.
(A suivre).
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