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Il y a 2 e-lecteur(s) sur ce blog
Pénible !
Chicago ne lui plaisait pas, il s'en va. Il nous bassine pendant des semaines pour voir le Pérou. Il voit le Pérou : il trouve ça moche.
Pénible !
C'est insupportable un mec pareil. Jamais content, un éternel insatisfait. Qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il fasse un temps superbe, rien ne lui fait plaisir. C'est épouvantable. Personnellement
il me gave. Là, il quitte le Pérou, pour aller au Brésil, parce que d'un seul coup il s'est rendu compte que c'était son but suprème. On aurait pu imaginer qu'il en parle à partir du premier
chapitre. Mais non. C'est limite s'il ne fait pas son intéressant depuis quatorze semaine celui-là.
J'hésite même à vous reparler de ses aventures tellement il me gave.
Enfin, en même temps, je fais ça pour la science, pour la beauté de l'ensemble et pour un public de plus en plus nombreux à lire ses aventures. Pour tout vous dire, si ça ne tenait qu'à moi,
hein... je l'enverrais balader moi, Ernest.
Mais non, pour ovus, pour moi, pour mon chat sympa, pour ma compagne aimante, pour mon Mister D. perso, je continue inlassablement à recopier les aventures du globe-trotter.
Je me lève, je le bouscule, il ne se réveille pas...
... bah ça m'aurait étonné aussi !
Chapitre 14 : on the road again
14 mai 1921
Loin Joachim collé au fauteuil d'Ondine, loin mes tracas ordinaires de globe-trotter patenté.
Le Pérou, cette terre splendide aux infinies saveurs sucrées resterait pour moi un pays inconnu. Je ne verrai sans doute jamais les lignes de Nazca, ni les ruines de Cuzco ni l'oasis de
Huacachina. Je n'apprécierai pas non plus Lima la douce, dont le lit est fait de mousse. Lima aux senteurs troubles, torves, épicées et malicieuses. Lima aux façades colorées et chatoyantes. Non,
le Pérou resterait à jamais un mystère. J'en garderai longtemps un profond sentiment de tristesse mêlé à une profonde et déchirante tristesse sentimentale. Le Pérou était pour moi le premier pays
latin qui m'avait accueilli malgré mes différences et malgré mes lourds handicaps (je veux bien sûr parler d'Ondine, de Joachim et du fauteuil roulant). Le Pérou, ses paysages infinis, sa
tendresse et son accueil. Finalement, il n'était pas impossible qu'un jour il me manquât. Je garderai en moi la rancoeur de n'avoir pas su m'attacher à sa convivialité incroyable, à son
hospitalité unique, à sa douceur de vivre. Rien à voir avec les pays du Nord, plus froids et moins chaleureux. J'avais trouvé dans le peu de regards noirs des péruviennes, croisés çà et
là, une pimpance particulière à nulle autre pareille. Une joie de vivre malgré des revenus rares, une liesse du quotidien autour d'un plat de riz ou de patates douces. Mes parents avaient
tout eu, ils n'avaient jamais éprouvé le besoin de donner ou de rendre grâce. Le Pérou était à l'opposé des conceptions capitalistes du partage. Tandis que l'Américain de base gagne tout pour ne
pas partager, le Péruvien est un modèle de don de soi et de partage. Un sourire ? partagé. Un peu de riz ? partagé. De l'amitié ? partagée. De l'amour ? partagé.
Je n'avais pas su me montrer digne de l'immense gentillesse des lieux, aussi préférais-je les quitter humblement. Car exclu du paradis latin parmi les plus rares, je me destinais à une route
de labeur dans le destin de ma vie. Le soleil du Pérou m'avait empli le coeur d'une lumière idéale, magique, splendide, subtile. Si mon coeur avait jusque-là baigné dans une aigreur amère et
acide, le Pérou m'avait offert un océan de sollicitude et une montagne de tendresse duveteuse. En forçant ses frontières je quittais du même coup l'habit de tristesse que les premières anneés de
ma vie m'avaient offert. J'entrais nu au Pérou et il m'avait habillé de vêtements de lumière et d'amour. Je ne sais pas si je trouverai un jour sur ma route une contrée plus riche et plus douce
que celle-ci.
Drappé dans l'étoffe magnifique de bonté et d'amour que le Pérou m'avait tissé, je prenais le chemin du Brésil où je rêvais de découvrir un nouvel horizon de générosité.
Le soleil se couchait sur les collines désolées du Pérou endormi au moment où, à la fin de mon périple sur son sol riche et fertile, je m'apprétais à pénétrer les mystères du Brésil. En me
retournant vers les ors du soleil couchant, j'éprouvais une dernière souffrance en pensant à toutes les richesses humaines que j'abandonnais là. Je laissais sur ce sol les souvenirs des plus
beaux jours de ma vie. Ondine et Joachim resteraient à vie un épisode délicieux et le Pérou en serait le cadre immortel et immuable. Ma vie était un bijou, le Pérou avait été son écrin. Mon coeur
était sec, le Pérou l'avait rendu éblouissant, resplendissant, incroyable, joyeux, heureux. Beau.
Au moment où je quittais le Pérou et où j'avais posé un pied au Brésil, j'hésitais. Et si le Brésil avait été l'illusion ? s'il n'avait été qu'une lubie ? qu'un rêve, qu'un fantasme ? L'astre du
jour finissait sa course enflammant les collines péruviennes de ses lueurs mordorées. Le feu du ciel donnait à mon dernier jour un aspect irréel et totalement intemporel. Je n'étais plus là, je
n'étais plus à ce moment-là, je n'étais plus moi.
Contre ma volonté, une larme coulait le long de l'arrête de mon nez. J'avais souffert et le Pérou m'avait guéri. Lorsque ma larme quitta ma joue pour perler au pic de mon menton, le soleil finit
sa course en embrasant le ciel de millions de couleurs roses et jaunes. Le Brésil était à moi et l'incendie céleste finissait l'embrasement du Pérou. Ma larme chuta et s'écrasa dans l'ocre de la
terre latine du pays que je laissais derrière moi.
J'étais seul, j'étais triste. Le Pérou m'avait abandonné.
Ce soir-là, je n'ai pas eu envie de sautiller.
(A suivre).
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