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Moi aussi, le dernier chapitre m'a surpris. Je m'étais habitué à sa façon peu aimable de parler des gens, à son goût prononcé pour les situations dangereuses et pour sa haine
viscérale de l'autre (peu important quel autre : elle, lui, ses parents, les anthropophages, Freud...).
Je m'étais fait à l'idée qu'il soit incapable d'aimer, qu'il soit totalement incapable d'une moindre tendresse ou d'un sourire, mais il semble que le Pérou l'ait ému.
Une émotion sincère et véritable, parmi les plus tendres qui l'émeut jusqu'à la larme qui coule, tranquille et fragile le long de son nez, le long de sa joue, jusqu'à son menton et jusqu'au sol
ocre du Pérou.
Il est certain désormais que le Pérou tiendra une place inégalée dans la vie d'Ernest. C'est là qu'il aura fait les rencontres les plus belles de son existence. Joachim et Ondine, compagnons de
détresse, se sont révélés être ses meilleurs alliés dans les instants de souffrance. Il a fait le choix de les laisser derrière lui au moment de pénétrer les mystères du pays voisin, géant parmi
les géants : le Brésil.
N'en doutons pas, le franchissement de la frontière Péruvo-brésilienne est un cap dans la vie d'Ernest. Il y a fort à parier que ses aigreurs restent au Pérou tandis qu'une vie nouvelle, faite de
tendresse et d'amour s'offre à lui. C'est beau, c'est grand, c'est Ernest !
C'est par la frontière occidentale du Brésil que HEMINGWAY arrive dans ce pays nouveau. La densité de la végétation locale est très particulière sur cet Etat brésilien situé aux contreforts des
Andes. L'Etat d'Acre est le socle nouveau des déambulations d'Ernest...
Une chanson pouce douce que me chantait ma maman... en suçant ma douce mon pouce Ernest l'écoute en rêvant...
Allez, on y va !
Chapitre 15 : Mauricia
26 février 1922
L'essentiel de mes deux yeux baignait encore dans les larmes que j'avais versées en mai dernier au moment de traverser la frontière. Je continuais malgré tout de regretter les
heures passées avec Joachim et Ondine. Ma vie était devant moi, et quoiqu'il m'en coutât, mon passé de Bohême devait rester dans les vaines prairies de mes souvenirs perdus.
Je mis un certain temps à m'acoutumer à la population locale. Je ne parlais pas un mot de brésilien et la langue portugaise n'était pas mon fort. C'est en entrant au Brésil que je me rendis
compte que je n'avais jamais travaillé de ma vie et que le labeur était pour moi une notion étrangère. Or dans ce pays aux accents chaleureux et exotiques, la vie passe forcément par un amour du
travail qui m'était totalement inconnu. Mes premiers emplois furent peu glorieux : épépineur de groseilles, sexeur de grenouilles d'eau douce, empaleur de harengs sur cure-dents, essuyeur
d'éléphants nains, avaleur de poisson-scie dans un cirque aquatique. Les débuts furent difficiles. La suite aussi.
Noël 1921 fut un moment de solitude comme je n'en avais jamais connu. Seul avec une branche de sapin morte et un kiwi (le fruit, pas l'oiseau), je passais ma nuit de la Nativité à psalmodier des
chants de Noël. Mais seul dans l'hostilité naturelle de la région, je parvenais jusqu'à faire fuire les oiseaux locaux. Ma détresse était grande, à la mesure de mon isolement. Malgré la
luxuriance de la végétation, rien ne me donnait envie de vivre. J'avais abandonné à leur sort de l'ombre Joachim et Ondine dont les jambes de bois et les sourires me manquaient horriblement.
J'aurais dû penser à cela avant de les quitter.
Le matin du 25 février, je décidais de quitter la forêt chaude et moite pour essayer d'accéder à une cité voisine. En fait de cité, c'était plus une vague bourgade insalubre aux habitants affamés
et tristes. Rien ne leur souriait et la chaleur toride du soleil était pour eux une insulte quotidienne à leur environnement hostile. Tandis que leur peau se moirait de couleur caramélisée, ils
pestaient contre l'âpreté sèche de leur vie. Les veaux, les vaches, les cochons, rien n'engraissait. Les herbes étaient asséchées, les sources taries, et leurs sourires mêmes perdaient aux
comissures de leurs lèvres les perles de salive qu'ils économisaient chaque jour à la sueur de leur front haut et opiniâtre. Les rides de leurs visages étaient aussi arides que les sillons de
leurs champs. Rien n'y poussait : la terre était inculte, un peu comme une insulte. Dans ce paysage lunaire aux accents désolés, la vie passait comme une monotonie. J'avais honte. La
pigmentation bronzée de ma peau cachait sur mes joues la honte qui empourprait mon visage. Moi qui avais vécu heureux, j'avais au coeur la chance d'avoir connu le bonheur. C'était pour moi un
souvenir, un point de ralliement, un rivage doré, un oasis de joie. Pour eux, le bonheur était une chose qu'ils ignoraient.
Pourtant, dans cet îlot de détresse et de souffrance, sur ce bourbier immonde de calamités humaines poussait, frêle comme un jonc et fière comme un if, une femme au teint frais et à la mine
joyeuse. Elle portait le nichon haut et la fesse altière. C'était bien sûr des traits de sa personne qui ne m'intéressaient pas. Naturellement. Ceci dit, je m'étais attardé sur ses rondeurs avant
même que d'envisager la couleur de ses yeux ou la raideurs de sa chevelure noire aux reflets incroyables. Elle était belle comme un source d'eau claire, belle comme un jour de pluie, belle comme
un douche fraiche. Sa poitrine opulente réveillait en moi des fantasmes inassouvis que je croyais perdus. Dès que je croisais son regard, je bandais tout mes muscles. J'étais tendu comme un
string, ça tombait bien, on était au Brésil. Il ne me semblait pas envisageable de poursuivre ma route solitaire sans croiser son chemin et sans approcher sa poitrine et son bonheur. Elle me
plaisait insatiablement, je voulais absolument faire sa connaissance. J'osais !
- Bonjour, comment t'appelles-tu ?
- Je m'appelle Mauricia, répondit la sauvageonne au souffle rauque et aux phrases courtes. Et toi ?
- Je m'appelle Ernest Miller HEMINGWAY, mais tu peux m'appeler Ernie. Que fais-tu dans la vie ?
- Je suis éleveuse-cutlivatrice de pois sauteurs... et toi ?
- Je suis venu pour que tu m'apprennes à sauter...
Notre dialogue dura une heure sous la chaleur accablante d'un impitoyable soleil de plomb. Pour amères qu'elles étaient, chacune des gouttes de ma sueur avait le goût du miel et ma
bouche s'asséchait à chacune de mes gorgées. Mon coeur ennivré par les fragrances de son parfum épicé, battait dans ma poitrine comme les tambours brésiliens. Chacun de ses mots résonnait en moi
comme un espoir de vie. Elle m'offrait une porte vers un avenir à deux et son sourire avait pour moi les formes de la vie, de la joie, du couple. Son regard me faisait chavirer à chaque
clignement d'oeil.
Elle me rendait fou, elle me rendait joyeux, elle m'avait conquis. J'étais amoureux.
Le jour suivant, j'apprenais la culture des pois sauteurs. Dès le repas, elle m'en fit une platrée énorme. En plus des flatulences inhérentes aux féculents, ces mets délicieux m'avaient mis au
corps une pulsion bizarre...
Dans sa masure aux murs troubles et fragiles, je suis resté sur son lit près d'elle tout l'après midi.
Sous l'influence des pois, je la déshabillais des yeux en sautillant.
(A suivre).
Comment quelqu'un qui est sociopathe peut-il aimer ? On verra bien cela par la suite... du moins j'espère...
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