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Tranquillement, nous nous approchons de l'épilogue de cette fresque bondissante et sautillante. Nous arrivons à l'antépénultième chapitre de cette odyssée moderne.
Nous sommes, chères toutes et chers tous, bien loin des affres de Chicago, loin du Pérou et déjà loin du Brésil. Ernest et Mauricia sont ensemble sur le pont de l'Espanioletta et leurs esprits amoureux vagabondent entre les embruns et les jeux innocents. L'amour fait des miracles et Ernest est un miraculé de la vie. Il est désormais heureux entre ses rêveries indolentes et les bras de Mauricia.
Ce dix-neuvième chapitre est étrange cependant. Car Ernest délaisse les plaisirs de sa vie, riche en rebondissements féconds et fertiles, pour nous offrir les merveilleuses délices d'une rêverie paradisiaque. La réalité de la vie d'Ernest s'estompe aquarelles paisibles. Mauricia s'évanouit dans les méandres de son cerveau. Il est bien, il est apaisé, il est paisible : il rêve. Je sais, pour la plupart, c'est du réchauffé, ce texte est déjà paru. Mais parfois, hein... bon... même les plus grands auteurs comme Ernest ont des redites. La mémoire, on sait ce que c'est.
L'amour est une échelle immense qui commence sur terre et finit aux cieux.
En avant...
Chapitre 19 : Ailleurs dans mes rêves
26 septembre 1922
Mes paupières s'alourdissaient, pesamment, après cette journée folle.
Mon éternel ami s'endormait à ma gauche, sa main droite posée contre son cœur. Il me semblait que les premiers délires du sommeil m'envahissaient quand des frissons glacés me parcoururent le dos. J'avais froid. A mon côté, Lazare DUVAL s'était endormi tout à fait. Je commençais à baigner dans les premières pénombres de la nuit et l'intensité du sentiment de fraicheur allait croissant. Au beurre manié que j'avais gouté le soir précédent, j'aurais sans doute préféré la légèreté d'un sorbet coco. Je regrettais la lourdeur de ce dernier repas qui aurait certainement raison de ma vaillance, comme de celle de mon compagnon qui commençait à ronfler, troublant ainsi la paix du lieu. Le rythme long de sa respiration assoupie m'enivrait et je me sentais partir vers les nues du plaisir onirique.
C'est alors qu'elle m'apparut.
Son regard jaune dans le noir intense, ses moustaches fines et soyeuses, ses oreilles velues, rondes et tranquilles, de son pas chaloupé oh-lala-oh-lala, elle s'avançait vers moi. Je ne doutais pas un instant que ce léopard qui me rejoignait dans le silence de la nuit fût une femelle. Elle avait la beauté sauvage des femmes du lieu, amoureuses et frivoles dans leur jean trop court. Elle avait ce regard expressif aux mille saveurs troublantes qu'on ne trouvait guère qu'au fond des rues de Jakarta. Elle sentait la sauvagerie primaire des prédateurs inassouvis, elle bruissait comme un vol d'étourneau, elle ronflait comme un moteur de ford fiesta 2L essence, airbag latéraux, jantes en alliage, ABS, toutes options et sièges baquet en cuir de cochon d'Inde, et s'asseyant face à moi, elle ronronnait comme un premier chaton. Elle était magnifique ; je me sentais calmé par sa présence mignonne. Autour de moi le monde avait disparu. Loin Lazare, loin son sourire complice, loin la mer calme et insipide, loin les filles de la rue, loin les plaisirs faciles de la chair abandonnée, loin les steaks à la sauce au beurre manié. Loin Sumatra, loin la vie, loin la mort : j'étais un vieil homme avec une léopard.
Sous son museau félin, je remarquais un reflet d'argent que l'absence de lune effaçait presque dans la fourrure de l'animal. Je n'y croyais pas : la bête portait un manteau, un manteau de peau luisant que la nuit cachait absolument. Un manteau brut et doux qu'une fermeture éclair refermait sur son corps musclé et tendu. Un manteau que je devinais chaleureux, confortable et imperméable. J'avais froid et je comprenais que cette léopard était venue à moi pour m'offrir la chaleur de son manteau rare. Malgré la lourdeur de (la plupart de) mes membres, je tendais la main vers le cou tacheté de la sauvageonne pour dégrafer l'improbable fermeture et me saisir de la parure qu'elle venait m'offrir. Je commençais à calmer mes frissons par l'espoir du réchauffement qu'allait me donner l'animal. Mais alors que ma main allait toucher la glissière du fermoir, l'animal se mit à rugir. Et son rugissement féroce emplit la nuit d'un vrombissement étincelant. La quiétude du lieu était ternie, la paix de la nuit s'était envolée : la léopard avait déchiré d'un souffle la plus émouvante fresque de paix que la terre eût jamais vécue.
Je n'ai jamais pu me saisir de son manteau de peau, d'autant qu'à la deuxième tentative, elle me pinça férocement la main gauche de ses mâchoires d'acier inox 18/10. Mes couinements de douleurs réveillèrent le dormeur DUVAL. Sorti des nimbes de son sommeil, il pansa ma plaie (il avait une grande autorité en fait de plaie depuis son expérience de la machine à jambon de son père). Passé le temps des plus cinglantes douleurs, je lui narrais par le menu les causes de ma blessure. Nous convînmes exactement de la cruauté de la bête qui ne voulut pas se séparer de son manteau pour m'en couvrir les épaules.
- c'est une garce, hein Lazare ? dis-je à l'adresse de mon compagnon de peine...
Un embrun vint fouetter mon visage, le réveil fut difficile.
Mon rêve était parti, loin, en sautillant.
(A suivre.)
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