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Il y a 2 e-lecteur(s) sur ce blog
Et si tout cela n'avait été qu'un rêve... un doux rêve... un long rêve ponctué d'aimables farces et de souvenirs chimériques ?
Et si tout cela n'avait été qu'une nuit, qu'une nuit dans un appartement New Yorkais ou ailleurs dans le monde ?
Les ultimes chapitre de la biographie posthume d'Ernest s'égrainent et le dénouement arrive comme un étranglement, comme une crainte, comme une peur. Mais où est ce fameux slip dont le
titre nous parle
?
C'est à l'occasion de ce vingtième délire d'Ernest que le noeud gordien se forme autour du cou de notre héros. Tout s'enlace, tout s'enlise, tout s'imprègne d'une force vitale incroyable.
Et tandis que vos glandes sudoripares n'en peuvent plus de transpirer oiseusement, voici l'avant-dernier chapitre de cette biographie hautement ouhla-ouhla-palpitogène...
Chapitre 19 : Slippy le Kangourou
16 octobre 1933
Je suis désormais un homme d'une cinquantaine d'années et je vis seul depuis longtemps dans un appartement coquet au-dessus du Moulin Rouge à Paris. Un matin d'hiver froid et sombre, délaissant mon peignoir pour me vêtir chaudement, je m’aperçus que je n'avais plus de sous-vêtement propre. J’étais déjà peu enclin aux sous-vêtements près-du-corps, guère adaptés à ma corpulence de quinquagénaire actif. Je préfère les caleçons anglais, longs et lâches sur les hanches et sur les cuisses. Mais fi, ce matin : rien. Remuant ciel, terre et tiroirs, je finis par tomber sur un slip de coton blanc au fond de ma commode. Cette découverte, cette invention, ce trésor du matin gris me rappela les temps lointains où je pouvais encore faire illusion dans ce type de lingerie. Nostalgique comme peu, j'entamais une discussion avec cet improbable compagnon de peau. C'est alors que j’appris que ce sous-pantalon s'appelle Jean-Baptiste Sliponouvichtensteinenbergenproufenzorgenburgenblog (mais je pouvais l'appeler Slippy). Surnom pour surnom, après avoir décliné son identité, j’autorisais mon ultime ami à m’appeler Ernie.
- Je pensais que tu m'avais oublié, me lança Slippy le Kangourou. Tu n'ouvrais plus jamais mon tiroir, tu me fuyais du regard, tu m'abandonnais à l'âpre pénombre de cette commode close, qui sent le renfermé, le vieux garçon et la naphtaline. Me détestes-tu donc tant ?
M'avisant que le dialogue ne s'engageait pas très bien, je me servais une importante dose de whisky dans ma chope de bière. Cette conversation avec ce slip oublié, unique trace résiduelle d'un passé que je croyais révolu, était pour moi un peu pénible. Je ne m'étais encore jamais confié, (et certainement pas à un sous-vêtement en coton), sur ce passé douloureux attaché à ce tiroir. Je décidais alors de tout dire à mon nouvel ami, qui s'avérait être le seul à cette heure matinale.
Cette historiette peu glorieuse remonte aux années 1930. La commode était installée dans ma chambre d'étudiant que je partageais avec une amie brésilienne sur la 17ème avenue à Brasilla. Un matin d'octobre, ma colocataire prenait sa douche dans ce qui faisait office de salle de bain : un humble réduit adjacent dans lequel j'avais installé un tuyau d'arrosage que j'avais branché sur la sortie des eaux usées de l'immeuble et que j'avais pourvu d'un filtre. L'odeur était épouvantable, et l'on en sortait souvent plus sale que propre. Mais qu'importe, nous étions heureux et fous, jeunes et beaux, insouciants et tranquilles ! tout nous souriait, nous étions amoureux. Sous ses jupes très courtes, Mauricia (c'était le nom de ma colocataire) portait de ces lingeries nouvelles pour l'époque qu'on nomme "culotte" et qui remplaçait avantageusement (surtout sous les jupes) les longues et disgracieuses gaines d'antan. Ce matin-là, ouvrant le fameux tiroir, le premier en partant du bas, j'en extirpais un de ses habits soyeux pour m'en faire une écharpe. Le but était que ma compagne, sortant du réduit infâme qui nous servait de douche, sourît à la vue de mon excentrique tenue vestimentaire. J'avais même - je me souviens - improvisé une petite danse lascive pour l'amuser, sur l'air de "mon truc en plume" qu'une artiste de music hall avait rendu célèbre. Lorsque la porte de la salle d'eau s'entrouvrit, je commençai mon œuvre. Me dandinant de façon ridicule, hurlant à tue-tête "mon truuuuc en pluuuuume". Ma compagne était hilare. L'égrainement de son rire cristallin, sporadique et guttural m'encourageait évidemment à me dandiner de plus belle. J'innovais en sautillant d'un pied sur l'autre en agitant les bras, l'humble culotte rose autour du cou. L'effet était formidable et le rire de Mauricia se répandait dans la chambre comme autant de petits papillons d'amour. J'étais fou, j'étais bien. Mais la diablerie de la danse folle que j'inventais pour ma bien-aimée me fit perdre de vue le tiroir du bas que je n'avais pas fermé. Mon pied droit en heurta le bord, me faisant trébucher dans la pièce. Malhabilement, je me rattrapai à la lampe à pétrole qu'on n'allumait que le matin. La fragilité de mon appui de secours me déstabilisa tout à fait et ma chute continua inexorablement vers le sol où gisait, pèle-mêle des chaussures, des gants et un piège à souris que je plaçais au pied du lit en cas d'attaque de léopards. Je délaissais le sort de ma main droite, brûlée par la lampe pour m'inquiéter du sort de ma main gauche. Je l'avançais vers le sol, la plaçant au milieu du piège qui se referma. Brûlé sur la main droite, la main gauche en charpie, le malheur voulut que la jambe libre de la culotte que j'avais autour du cou s'agrippa au bouton du tiroir du haut de la commode. La scène était épouvantable. J'étais accroché par le cou à une commode par l'intermédiaire d'une culotte rose, la main droite en feu et la gauche enfermée dans un piège à rat.
Le tiroir du bas de la commode était devenu le tiroir maudit, je ne l'avais jamais rouvert depuis ce matin-là... j'ai failli périr, pendu par une culotte !
Le silence s'est abattu dans la chambre. Mon ami le slip m'observait, une large et chaude larme de slip coule contre sa poche. Entre deux hoquettements de larmes, il reprenait sa respiration.
Silence insoutenable, je ne m'étais jamais ouvert à un slip aussi gentil.
Silence de mort, à peine troublé par les bruissements de sa tristesse et de sa compassion.
Son regard, enfin, se posa sur moi. Et ce qu'il me dit ce jour-là me réconcilia avec ce tiroir que je ne refermerai sans doute jamais :
- Je n'en reviens pas, tu as
failli mourir Ernie... étranglé !"
Mon émotion m'étreint (et pas seulement à vapeur). J'allai me cacher dans un réduit, en sautillant.
(A suivre.)
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