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Mister D. et Mister H.
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Il y a 1 e-lecteur(s) sur ce blog
N'ayons pas peur, il y aura une vie au-delà de tous ces tracas
pour Ernie, Cunégonde, Ondine, Freud, Mauricia...
N'ayez pas peur, cette œuvre majuscule aux contours incertains vivra à travers le monde dans la plénitude d'une joie sans fin.
N'ayons jamais peur, Ernest n'est plus de ce monde, mais son esprit est sur nous à tout jamais.
C'est ainsi que tout s'achève, voici l'ultime chapitre, il se passe de commentaires plus amples car, nécessairement, plus inutiles...
Chapitre 21 : Le départ de Slippy
19 novembre 1933
Depuis notre rencontre un matin d'octobre, Slippy et moi coulions une vie paisible, ne s'éloignant jamais beaucoup l'un de l'autre. Nous échangions ensemble, devisant sur le prix du coton, la couleur des sous-vêtements féminins, et l'agressivité de certaines lessives riches en phosphates (H3PO4 comme chacun sait). Il n'est pas rare que je revienne sur son passé douloureux, mais le sourire béat de Slippy me rappelait que la vie est belle. La complicité de Jean-Baptiste, que j’ avais sobrement surnommé son "Itsy-bitsy-teenie-weenie-tout-petit-petit-slip-kangourou", m’était bien utile. Car les plaies de 1930, la brûlure de la main droite et le pincement de la main gauche compliquèreent lourdement la tâche, pourtant quotidienne, de l'enfilage du sous-vêtement. (Essayez donc d'enfiler un caleçon avec une seule main, brûlée qui pis est). Aussi, Slippy se faisait-il tout sec au matin quand son ami de chair, son support de vie, exigeait de s'habiller, aux heures où l'homme préfère se vêtir plutôt que sortir seul et nu dans la rue sordide et froide.
Un soir de novembre, après une journée de labeur intense, j’éprouvai le besoin biannuel de laver mon slip. C'est humain, presque tout le monde le fait.
La chaleur de l'eau était pour moi une habitude depuis ma brûlure. Je ne sentais plus rien de la main droite. Mon moignon gauche ne me servait qu'à maintenir mon linge sous l'eau. Slippy m'attendait sur le rebord du lavabo. Il avait enlevé ses habits, il était nu, il était beau comme un slip endormi un soir de pleine lune. J'adorais particulièrement ces moments d'intimité entre nous. C'était un rituel : le baigner tout en gardant bien sa poche en dehors de l'eau pour qu'il puisse respirer, le savonner délicatement, partout, même dans les endroits les plus inaccessibles. Il m'avait reproché au début de ne pas bien laver sa poche, pourtant propice à devenir un nid de microbes et de bactéries en tous genres. J'avais eu honte et depuis lors, je prenais garde, comme un toréador.
La journée avait été éprouvante. J'avais eu à affronter Salvator RAL dans un concours de bilboquets pour monomanistes. J'avais gagné à l'issue d'une lutte admirable. Beau joueur, mon adversaire m'avait donné rendez-vous chez moi pour célébrer ma victoire.
Slippy baignait dans son lavabo blanc. Il jubilait et nous étions heureux. Soudain on frappa à la porte. C'était Salvator. J'empoignai Slippy de ma main brûlée et m'empressai de passer mon peignoir rouge pour me présenter à mon huis. J'ouvris maladroitement ma porte, me découvrant, en peignoir, un slip trempé à la main, face à mon hôte. Babillant quelques politesses d'usage, je priai Salvator de pénétrer dans mon humble logis. Naturellement, mon invité me tendit sa main, la seule : la droite. Bien vite, je pelotonnai Slippy, encore humide dans la poche de mon peignoir pour accomplir ce geste de paix naturelle.
La soirée passa, délicieuse. Rires, gloussades, ce fut superbe. Salvator manqua me faire mourir de rire quand il proposa qu'on joue un air de piano à quatre mains.
Au fil de la soirée, j'avais oublié Slippy qui dormait dans la poche de mon peignoir, quand, glissant ma main dans ma poche, sa présence humide se rappela à mon souvenir. Je l'avais ignoré pendant toute la soirée, lui, mon unique ami, mon compagnon des pires journées et des nuits les plus suaves : il avait quitté mon esprit, j'avais ri sans lui.
Je pris sur moi de l'imposer dans notre soirée et le sortis délicatement de la poche de mon peignoir.
Une vision infernale m'emplit aussitôt le cœur : Slippy était devenu rose au contact de la pigmentation rouge de ma veste d'intérieur. Les souvenirs les plus horribles s'imposèrent à mon esprit : la culotte rose, la commode, la lampe à pétrole, le piège à loup, 1930, Saint-Ex, le Brésil, Mauricia et des relans d'égout me remontèrent aux narines. Sans réfléchir, dans un reflex de peur instinctif, je lançais Slippy à l'autre bout de la pièce. L'angoisse était trop forte, il avait revêtu les couleurs de mes peurs les plus profondes, il représentait les stigmates d'un passé encore vivace. Face à moi, le sourire de Salvator avait disparu, laissant place à une crispation zygomatique. Il avait su lire dans mon regard que la crainte d'un retour du passé était trop vive pour la masquer, même à un inconnu que j'avais battu l'après-midi même à une partie de bilboquet. Il sut me convaincre de ce que le blanc immaculé de Slippy ne reviendrait jamais, il resterait rose pour toujours. Slippy comprit, dans le coin opposé de la pièce, qu'il n'était plus désiré. Il ferma le tiroir du bas de la commode, après avoir récupéré ses affaires, essuya une larme ultime, et planta son regard dans le mien. Il m'agonit d'injures légitimes auxquelles je ne sus rien répondre. Puis, sautillant, il prit la fuite vers l'escalier de l'immeuble.
Superbe dans son désespoir, sur le pas de la porte, une jambe dans l'appartement et l'autre dans l'avenir, il se retourna vers moi.
Il me fit un dernier reproche que je n'ai jamais oublié.
- Ce que tu m'as fait, Ernie, personne n'avait jamais osé le faire à un slip, même souillé. Tu m'as sorti de l'angoisse d'une nuit sans fin au fond de ta commode, tu m'as fait visiter la Ville-Lumière, tu m'as offert les délices de ton corps et la chaleur de ta peau. Je t'en sais gré, Ernie, merci.
Il fulmina, de rose pale qu'il était, il devint carmin.
- Mais ce soir, hoqueta-t-il, ce que tu me fis, est pire que la pire chose que le pire humain fit au pire slip. Un simple changement de couleur suffit à finir ce que tu avais provoqué. Je ne t'en veux pas, Ernie, renchérit-il. Vois-tu Ernie, je n'aurais jamais pensé qu'un jour, même une nuit... je n'aurais jamais pensé qu'un jour, tu pus faire confiance à un inconnu. Je ne pensais pas qu'un soir Ernie crut RAL.
Puis il s'enfuit. Mon dernier souvenir est son pas sautillant de kangourou dans l'escalier du Moulin Rouge.
Je ne m'en remettrai jamais...
- Fin -
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