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Mardi 15 avril 2008

publié dans : La biographie posthume d'Ernest HEMINGWAY

Certes, pendant vingt-et-un chapitres, avons-nous suivi avec angoisse les trépidantes aventures d'Ernest. Depuis une sordide banlieue de San Francisco jusqu'à son appartement au-dessus du moulin rouge, rien ne nous a échappé.

C'est fort.

Mais la vraie vedette, au-delà d'Ernest et de Cunie, de Mauricia ou d'Ondine, et même au-delà de Joachim, le vrai héros de cette épopée, c'est Slippy, l'ultime camarade d'Ernest. Celui qui soutiendra Ernest dans les dernières douleurs de ses souvenirs, celui qui lui apportera l'ultime réconfort et qui lui offrira la dernière résistance, c'est Slippy.

On a sans doute du mal à imaginer le dernier calvaire de son ami de coton blanc, noyé dans l'eau chaude et teint dans la poche du peignoir d'Ernest.

Heureusement, pour vous, j'ai la photo, celle qui dévoile tout, celle qui déchire tout.

Contemplez Slippy, le kangourou.

par Mister H.
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Mardi 8 avril 2008

publié dans : La biographie posthume d'Ernest HEMINGWAY

N'ayons pas peur, il y aura une vie au-delà de tous ces tracas pour Ernie, Cunégonde, Ondine, Freud, Mauricia...

N'ayez pas peur, cette œuvre majuscule aux contours incertains vivra à travers le monde dans la plénitude d'une joie sans fin.

N'ayons jamais peur, Ernest n'est plus de ce monde, mais son esprit est sur nous à tout jamais.

C'est ainsi que tout s'achève, voici l'ultime chapitre, il se passe de commentaires plus amples car, nécessairement, plus inutiles...

Chapitre 21 : Le départ de Slippy

19 novembre 1933

Depuis notre rencontre un matin d'octobre, Slippy et moi coulions une vie paisible, ne s'éloignant jamais beaucoup l'un de l'autre. Nous échangions ensemble, devisant sur le prix du coton, la couleur des sous-vêtements féminins, et l'agressivité de certaines lessives riches en phosphates (H3PO4 comme chacun sait). Il n'est pas rare que je revienne sur son passé douloureux, mais le sourire béat de Slippy me rappelait que la vie est belle. La complicité de Jean-Baptiste, que j’ avais sobrement surnommé son "Itsy-bitsy-teenie-weenie-tout-petit-petit-slip-kangourou", m’était bien utile. Car les plaies de 1930, la brûlure de la main droite et le pincement de la main gauche compliquèreent lourdement la tâche, pourtant quotidienne, de l'enfilage du sous-vêtement. (Essayez donc d'enfiler un caleçon avec une seule main, brûlée qui pis est). Aussi, Slippy se faisait-il tout sec au matin quand son ami de chair, son support de vie, exigeait de s'habiller, aux heures où l'homme préfère se vêtir plutôt que sortir seul et nu dans la rue sordide et froide.

Un soir de novembre, après une journée de labeur intense, j’éprouvai le besoin biannuel de laver mon slip. C'est humain, presque tout le monde le fait.

La chaleur de l'eau était pour moi une habitude depuis ma brûlure. Je ne sentais plus rien de la main droite. Mon moignon gauche ne me servait qu'à maintenir mon linge sous l'eau. Slippy m'attendait sur le rebord du lavabo. Il avait enlevé ses habits, il était nu, il était beau comme un slip endormi un soir de pleine lune. J'adorais particulièrement ces moments d'intimité entre nous. C'était un rituel : le baigner tout en gardant bien sa poche en dehors de l'eau pour qu'il puisse respirer, le savonner délicatement, partout, même dans les endroits les plus inaccessibles. Il m'avait reproché au début de ne pas bien laver sa poche, pourtant propice à devenir un nid de microbes et de bactéries en tous genres. J'avais eu honte et depuis lors, je prenais garde, comme un toréador.

La journée avait été éprouvante. J'avais eu à affronter Salvator RAL dans un concours de bilboquets pour monomanistes. J'avais gagné à l'issue d'une lutte admirable. Beau joueur, mon adversaire m'avait donné rendez-vous chez moi pour célébrer ma victoire.

Slippy baignait dans son lavabo blanc. Il jubilait et nous étions heureux. Soudain on frappa à la porte. C'était Salvator. J'empoignai Slippy de ma main brûlée et m'empressai de passer mon peignoir rouge pour me présenter à mon huis. J'ouvris maladroitement ma porte, me découvrant, en peignoir, un slip trempé à la main, face à mon hôte. Babillant quelques politesses d'usage, je priai Salvator de pénétrer dans mon humble logis. Naturellement, mon invité me tendit sa main, la seule : la droite. Bien vite, je pelotonnai Slippy, encore humide dans la poche de mon peignoir pour accomplir ce geste de paix naturelle.

La soirée passa, délicieuse. Rires, gloussades, ce fut superbe. Salvator manqua me faire mourir de rire quand il proposa qu'on joue un air de piano à quatre mains.

Au fil de la soirée, j'avais oublié Slippy qui dormait dans la poche de mon peignoir, quand, glissant ma main dans ma poche, sa présence humide se rappela à mon souvenir. Je l'avais ignoré pendant toute la soirée, lui, mon unique ami, mon compagnon des pires journées et des nuits les plus suaves : il avait quitté mon esprit, j'avais ri sans lui.

Je pris sur moi de l'imposer dans notre soirée et le sortis délicatement de la poche de mon peignoir.

Une vision infernale m'emplit aussitôt le cœur : Slippy était devenu rose au contact de la pigmentation rouge de ma veste d'intérieur. Les souvenirs les plus horribles s'imposèrent à mon esprit : la culotte rose, la commode, la lampe à pétrole, le piège à loup, 1930, Saint-Ex, le Brésil, Mauricia et des relans d'égout me remontèrent aux narines. Sans réfléchir, dans un reflex de peur instinctif, je lançais Slippy à l'autre bout de la pièce. L'angoisse était trop forte, il avait revêtu les couleurs de mes peurs les plus profondes, il représentait les stigmates d'un passé encore vivace. Face à moi, le sourire de Salvator avait disparu, laissant place à une crispation zygomatique. Il avait su lire dans mon regard que la crainte d'un retour du passé était trop vive pour la masquer, même à un inconnu que j'avais battu l'après-midi même à une partie de bilboquet. Il sut me convaincre de ce que le blanc immaculé de Slippy ne reviendrait jamais, il resterait rose pour toujours. Slippy comprit, dans le coin opposé de la pièce, qu'il n'était plus désiré. Il ferma le tiroir du bas de la commode, après avoir récupéré ses affaires, essuya une larme ultime, et planta son regard dans le mien. Il m'agonit d'injures légitimes auxquelles je ne sus rien répondre. Puis, sautillant, il prit la fuite vers l'escalier de l'immeuble.

Superbe dans son désespoir, sur le pas de la porte, une jambe dans l'appartement et l'autre dans l'avenir, il se retourna vers moi.

Il me fit un dernier reproche que je n'ai jamais oublié.

- Ce que tu m'as fait, Ernie, personne n'avait jamais osé le faire à un slip, même souillé. Tu m'as sorti de l'angoisse d'une nuit sans fin au fond de ta commode, tu m'as fait visiter la Ville-Lumière, tu m'as offert les délices de ton corps et la chaleur de ta peau. Je t'en sais gré, Ernie, merci.

Il fulmina, de rose pale qu'il était, il devint carmin.

- Mais ce soir, hoqueta-t-il, ce que tu me fis, est pire que la pire chose que le pire humain fit au pire slip. Un simple changement de couleur suffit à finir ce que tu avais provoqué. Je ne t'en veux pas, Ernie, renchérit-il. Vois-tu Ernie, je n'aurais jamais pensé qu'un jour, même une nuit... je n'aurais jamais pensé qu'un jour, tu pus faire confiance à un inconnu. Je ne pensais pas qu'un soir Ernie crut RAL.

Puis il s'enfuit. Mon dernier souvenir est son pas sautillant de kangourou dans l'escalier du Moulin Rouge.

Je ne m'en remettrai jamais...

 

- Fin -

par Mister H.
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Mardi 1 avril 2008

publié dans : La biographie posthume d'Ernest HEMINGWAY

Et si tout cela n'avait été qu'un rêve... un doux rêve... un long rêve ponctué d'aimables farces et de souvenirs chimériques ?
Et si tout cela n'avait été qu'une nuit, qu'une nuit dans un appartement New Yorkais ou ailleurs dans le monde ?
Les ultimes chapitre de la biographie posthume d'Ernest s'égrainent et le dénouement arrive comme un étranglement, comme une crainte, comme une peur. Mais où est ce fameux slip dont le
titre nous parle ?
C'est à l'occasion de ce vingtième délire d'Ernest que le noeud gordien se forme autour du cou de notre héros. Tout s'enlace, tout s'enlise, tout s'imprègne d'une force vitale incroyable.

Et tandis que vos glandes sudoripares n'en peuvent plus de transpirer oiseusement, voici l'avant-dernier chapitre de cette biographie hautement ouhla-ouhla-palpitogène...

Chapitre 19 : Slippy le Kangourou
16 octobre 1933

Je suis désormais un homme d'une cinquantaine d'années et je vis seul depuis longtemps dans un appartement coquet au-dessus du Moulin Rouge à Paris. Un matin d'hiver froid et sombre, délaissant mon peignoir pour me vêtir chaudement, je m’aperçus que je n'avais plus de sous-vêtement propre. J’étais déjà peu enclin aux sous-vêtements près-du-corps, guère adaptés à ma corpulence de quinquagénaire actif. Je préfère les caleçons anglais, longs et lâches sur les hanches et sur les cuisses. Mais fi, ce matin : rien. Remuant ciel, terre et tiroirs, je finis par tomber sur un slip de coton blanc au fond de ma commode. Cette découverte, cette invention, ce trésor du matin gris me rappela les temps lointains où je pouvais encore faire illusion dans ce type de lingerie. Nostalgique comme peu, j'entamais une discussion avec cet improbable compagnon de peau. C'est alors que j’appris que ce sous-pantalon s'appelle Jean-Baptiste Sliponouvichtensteinenbergenproufenzorgenburgenblog (mais je pouvais l'appeler Slippy). Surnom pour surnom, après avoir décliné son identité, j’autorisais mon ultime ami à m’appeler Ernie.

- Je pensais que tu m'avais oublié, me lança Slippy le Kangourou. Tu n'ouvrais plus jamais mon tiroir, tu me fuyais du regard, tu m'abandonnais à l'âpre pénombre de cette commode close, qui sent le renfermé, le vieux garçon et la naphtaline. Me détestes-tu donc tant ?

M'avisant que le dialogue ne s'engageait pas très bien, je me servais une importante dose de whisky dans ma chope de bière. Cette conversation avec ce slip oublié, unique trace résiduelle d'un passé que je croyais révolu, était pour moi un peu pénible. Je ne m'étais encore jamais confié, (et certainement pas à un sous-vêtement en coton), sur ce passé douloureux attaché à ce tiroir. Je décidais alors de tout dire à mon nouvel ami, qui s'avérait être le seul à cette heure matinale.

Cette historiette peu glorieuse remonte aux années 1930. La commode était installée dans ma chambre d'étudiant que je partageais avec une amie brésilienne sur la 17ème avenue à Brasilla. Un matin d'octobre, ma colocataire prenait sa douche dans ce qui faisait office de salle de bain : un humble réduit adjacent dans lequel j'avais installé un tuyau d'arrosage que j'avais branché sur la sortie des eaux usées de l'immeuble et que j'avais pourvu d'un filtre. L'odeur était épouvantable, et l'on en sortait souvent plus sale que propre. Mais qu'importe, nous étions heureux et fous, jeunes et beaux, insouciants et tranquilles ! tout nous souriait, nous étions amoureux. Sous ses jupes très courtes, Mauricia (c'était le nom de ma colocataire) portait de ces lingeries nouvelles pour l'époque qu'on nomme "culotte" et qui remplaçait avantageusement (surtout sous les jupes) les longues et disgracieuses gaines d'antan. Ce matin-là, ouvrant le fameux tiroir, le premier en partant du bas, j'en extirpais un de ses habits soyeux pour m'en faire une écharpe. Le but était que ma compagne, sortant du réduit infâme qui nous servait de douche, sourît à la vue de mon excentrique tenue vestimentaire. J'avais même - je me souviens - improvisé une petite danse lascive pour l'amuser, sur l'air de "mon truc en plume" qu'une artiste de music hall avait rendu célèbre. Lorsque la porte de la salle d'eau s'entrouvrit, je commençai mon œuvre. Me dandinant de façon ridicule, hurlant à tue-tête "mon truuuuc en pluuuuume". Ma compagne était hilare. L'égrainement de son rire cristallin, sporadique et guttural m'encourageait évidemment à me dandiner de plus belle. J'innovais en sautillant d'un pied sur l'autre en agitant les bras, l'humble culotte rose autour du cou. L'effet était formidable et le rire de Mauricia se répandait dans la chambre comme autant de petits papillons d'amour. J'étais fou, j'étais bien. Mais la diablerie de la danse folle que j'inventais pour ma bien-aimée me fit perdre de vue le tiroir du bas que je n'avais pas fermé. Mon pied droit en heurta le bord, me faisant trébucher dans la pièce. Malhabilement, je me rattrapai à la lampe à pétrole qu'on n'allumait que le matin. La fragilité de mon appui de secours me déstabilisa tout à fait et ma chute continua inexorablement vers le sol où gisait, pèle-mêle des chaussures, des gants et un piège à souris que je plaçais au pied du lit en cas d'attaque de léopards. Je délaissais le sort de ma main droite, brûlée par la lampe pour m'inquiéter du sort de ma main gauche. Je l'avançais vers le sol, la plaçant au milieu du piège qui se referma. Brûlé sur la main droite, la main gauche en charpie, le malheur voulut que la jambe libre de la culotte que j'avais autour du cou s'agrippa au bouton du tiroir du haut de la commode. La scène était épouvantable. J'étais accroché par le cou à une commode par l'intermédiaire d'une culotte rose, la main droite en feu et la gauche enfermée dans un piège à rat.

Le tiroir du bas de la commode était devenu le tiroir maudit, je ne l'avais jamais rouvert depuis ce matin-là... j'ai failli périr, pendu par une culotte !

Le silence s'est abattu dans la chambre. Mon ami le slip m'observait, une large et chaude larme de slip coule contre sa poche. Entre deux hoquettements de larmes, il reprenait sa respiration.

Silence insoutenable, je ne m'étais jamais ouvert à un slip aussi gentil.

Silence de mort, à peine troublé par les bruissements de sa tristesse et de sa compassion.

Son regard, enfin, se posa sur moi. Et ce qu'il me dit ce jour-là me réconcilia avec ce tiroir que je ne refermerai sans doute jamais :

- Je n'en reviens pas, tu as failli mourir Ernie... étranglé !"

Mon émotion m'étreint (et pas seulement à vapeur). J'allai me cacher dans un réduit, en sautillant.

(A suivre.)

par Mister H.
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Mardi 25 mars 2008

publié dans : La biographie posthume d'Ernest HEMINGWAY

Tranquillement, nous nous approchons de l'épilogue de cette fresque bondissante et sautillante. Nous arrivons à l'antépénultième chapitre de cette odyssée moderne.

Nous sommes, chères toutes et chers tous, bien loin des affres de Chicago, loin du Pérou et déjà loin du Brésil. Ernest et Mauricia sont ensemble sur le pont de l'Espanioletta et leurs esprits amoureux vagabondent entre les embruns et les jeux innocents. L'amour fait des miracles et Ernest est un miraculé de la vie. Il est désormais heureux entre ses rêveries indolentes et les bras de Mauricia.

Ce dix-neuvième chapitre est étrange cependant. Car Ernest délaisse les plaisirs de sa vie, riche en rebondissements féconds et fertiles, pour nous offrir les merveilleuses délices d'une rêverie paradisiaque. La réalité de la vie d'Ernest s'estompe aquarelles paisibles. Mauricia s'évanouit dans les méandres de son cerveau. Il est bien, il est apaisé, il est paisible : il rêve. Je sais, pour la plupart, c'est du réchauffé, ce texte est déjà paru. Mais parfois, hein... bon... même les plus grands auteurs comme Ernest ont des redites. La mémoire, on sait ce que c'est.

L'amour est une échelle immense qui commence sur terre et finit aux cieux.

En avant...

Chapitre 19 : Ailleurs dans mes rêves
26 septembre 1922

Mes paupières s'alourdissaient, pesamment, après cette journée folle.

Mon éternel ami s'endormait à ma gauche, sa main droite posée contre son cœur. Il me semblait que les premiers délires du sommeil m'envahissaient quand des frissons glacés me parcoururent le dos. J'avais froid. A mon côté, Lazare DUVAL s'était endormi tout à fait. Je commençais à baigner dans les premières pénombres de la nuit et l'intensité du sentiment de fraicheur allait croissant. Au beurre manié que j'avais gouté le soir précédent, j'aurais sans doute préféré la légèreté d'un sorbet coco. Je regrettais la lourdeur de ce dernier repas qui aurait certainement raison de ma vaillance, comme de celle de mon compagnon qui commençait à ronfler, troublant ainsi la paix du lieu. Le rythme long de sa respiration assoupie m'enivrait et je me sentais partir vers les nues du plaisir onirique.

C'est alors qu'elle m'apparut.

Son regard jaune dans le noir intense, ses moustaches fines et soyeuses, ses oreilles velues, rondes et tranquilles, de son pas chaloupé oh-lala-oh-lala, elle s'avançait vers moi. Je ne doutais pas un instant que ce léopard qui me rejoignait dans le silence de la nuit fût une femelle. Elle avait la beauté sauvage des femmes du lieu, amoureuses et frivoles dans leur jean trop court. Elle avait ce regard expressif aux mille saveurs troublantes qu'on ne trouvait guère qu'au fond des rues de Jakarta. Elle sentait la sauvagerie primaire des prédateurs inassouvis, elle bruissait comme un vol d'étourneau, elle ronflait comme un moteur de ford fiesta 2L essence, airbag latéraux, jantes en alliage, ABS, toutes options et sièges baquet en cuir de cochon d'Inde, et s'asseyant face à moi, elle ronronnait comme un premier chaton. Elle était magnifique ; je me sentais calmé par sa présence mignonne. Autour de moi le monde avait disparu. Loin Lazare, loin son sourire complice, loin la mer calme et insipide, loin les filles de la rue, loin les plaisirs faciles de la chair abandonnée, loin les steaks à la sauce au beurre manié. Loin Sumatra, loin la vie, loin la mort : j'étais un vieil homme avec une léopard.

Sous son museau félin, je remarquais un reflet d'argent que l'absence de lune effaçait presque dans la fourrure de l'animal. Je n'y croyais pas : la bête portait un manteau, un manteau de peau luisant que la nuit cachait absolument. Un manteau brut et doux qu'une fermeture éclair refermait sur son corps musclé et tendu. Un manteau que je devinais chaleureux, confortable et imperméable. J'avais froid et je comprenais que cette léopard était venue à moi pour m'offrir la chaleur de son manteau rare. Malgré la lourdeur de (la plupart de) mes membres, je tendais la main vers le cou tacheté de la sauvageonne pour dégrafer l'improbable fermeture et me saisir de la parure qu'elle venait m'offrir. Je commençais à calmer mes frissons par l'espoir du réchauffement qu'allait me donner l'animal. Mais alors que ma main allait toucher la glissière du fermoir, l'animal se mit à rugir. Et son rugissement féroce emplit la nuit d'un vrombissement étincelant. La quiétude du lieu était ternie, la paix de la nuit s'était envolée : la léopard avait déchiré d'un souffle la plus émouvante fresque de paix que la terre eût jamais vécue.

Je n'ai jamais pu me saisir de son manteau de peau, d'autant qu'à la deuxième tentative, elle me pinça férocement la main gauche de ses mâchoires d'acier inox 18/10. Mes couinements de douleurs réveillèrent le dormeur DUVAL. Sorti des nimbes de son sommeil, il pansa ma plaie (il avait une grande autorité en fait de plaie depuis son expérience de la machine à jambon de son père). Passé le temps des plus cinglantes douleurs, je lui narrais par le menu les causes de ma blessure. Nous convînmes exactement de la cruauté de la bête qui ne voulut pas se séparer de son manteau pour m'en couvrir les épaules.

- c'est une garce, hein Lazare ? dis-je à l'adresse de mon compagnon de peine...

Un embrun vint fouetter mon visage, le réveil fut difficile.

Mon rêve était parti, loin, en sautillant.

(A suivre.)

 

 

par Mister H.
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Mardi 18 mars 2008

publié dans : La biographie posthume d'Ernest HEMINGWAY

Les douleurs infinies et plaintives de la vie d'Ernest sont désormais derrière lui. C'est d'un pas léger, le coeur au vent, accompagné de sa douce Mauricia qu'il décide de quitter le continent qui l'a vu naître. Alors qu'il a vécu le Pérou et le Brésil, le voilà décidé à filer vers Paris.

Paris : la ville lumière.
Paris : la ville multiséculaire aux reflets dorés.
Paris : la ville sublime au métro ronflant et aux tours tutoyant Dieu et chatouillant les saints du ciel. Paris Eiffel, Paris Invalides, Paris Notre-Dame. Paris tenté, Paris gagné.

Mais avant de poser les pieds sur les pavés intemporels et avant de se gorger du soleil de France, il appartient à notre aventurier de traverser accompagnée de sa douce, les myriades humides de l'Atlantique.

Vite vite... en route pour la France !

Chapitre 18 : vers Paris
23 septembre 1922

Ce qui m'impressionnait chez Mauricia, c'est la chaleur de son sourire. Dès qu'il paraissait sur son visage, iradiant de la blancheurs de ses dents la paleur du jour et la froideur du vent, la météo s'embellissait, mon monde avec.

L'embarquement a été difficile à bord de l'Espanioletta. Le Cargo partait du port de Sao-Paulo pour Le Havre. Nous avions obtenu un aller simple pour le vieux continent. L'Europe, la France, le Havre, Paris. Notre bonheur était immense, nous filions le parfait amour et vers notre destin.

Sur le quai lambrissé s'accumulaient les paquets les plus divers. Des cages d'oiseaux, des parcs à boeufs, des animaux de toutes espèces et de tous genres se battaient entre les cordages et sous le bruit des cheminées. L'ambiance était folle et les rares passagers cherchaient la quiétude et trompaient l'ennui par des jeux du quotidien : cartes, hoquet sur lambris, pêche, chasse, tir au pigeon d'argile... tout était bon pour braver le temps qui passe et les milliards de flots bleus qui défilent sous la coque du bâtiment.

Sur le pont arrière du cargo, un groupe de trois personnes s'adonnait aux plaisirs ancestraux de la pêche. Amorce, appats, ligne de fond, plombs, hameçons : toute la panoplie du parfait pêcheur de ligne en mer était là. La violence de la brise marine sembla avoir raison des cavités nasales d'un des protagonistes. De loin, nous percevions, Mauricia et moi, les gigotements de son nez sous la grattance des assauts du vent. Nous pariâmes sur le temps qu'il mettrait avant de succomber au plaisir libérateur de l'éternuement. Mais nous n'eûmes pas le temps de finir nos évaluations qu'une profonde inspiration annonça la libérations des fosses par l'expulsion réflexe des microbes incrustés dans le nez. Ce fut violent, ce fut beau, ce fut une extase. Le vent atlantique cessa pendant un temps ses agressions pour saluer l'exploit du pêcheur. Mais son exploit fut de courte durée. Car, aussitôt les premiers émois de l'éternuement passés, il s'aperçut qu'avec ses microbes, son dentier était tombé à l'eau. Ses deux comparses échangèrent un demi-regard avant de partir d'un rire tonitruant et contagieux. Et malgré la colère de leur ami, il redoublèrent de bonne humeur et de moquerie devant la mine renfrognée et les haussements d'épaule colériques de leur camarade.
Puis la colère passa et la partie de pêche reprit ses droits. Malgré le vent et les embruns, le malheureux enrhumé parvint à s'assoupir. Pendant son sommeil, ses amis échaffaudèrent un plan diabolique qui nous intrigua Mauricia et moi. Tandis que l'un d'eux ôtait son dentier, l'autre remontait lentement la ligne du malheureux dormeur. Une fois l'hameçon tout à fait hors de l'eau, il aggripa fermement le dentier à la ligne et remis l'appareil à l'eau.
Quelques longues minutes passèrent, les flots berçant l'amusement des garnements. Soudain, quand ils eurent réprimés leurs rires potaches, ils réveillèrent leur ami.

- Oh ! Arsène ! T'as une touche là, bon sang !

Arsène s'extirpe lentement de son fragile ensommeillement. Il ouvre les yeux et ne comprend pas bien les hurlements ambiants. Une touche ? Qui ? Quoi ?
Soudain l'éclair dans son regard : sa ligne. Il devait remonter sa ligne. Moulinant à l'envi, à une vitesse incroyable, il sortit de l'eau, ce qu'il croyait être son dentier. Abasourdi par sa prise, il s'empressa de libérer son implant dentaire des mailles hostiles de son fil de pêche. Fou de joie, il le porte à sa bouche, l'essaie dans un sens, puis dans un autre. Le sort, le contemple, le remet, dans un sens... dans un autre...

- Ah ben c'est bien ma veine, c'est même pas le mien !

Et il le jeta à l'eau devant la mine déconfite de ses partenaires.

Un immense éclat de rire parcourut le pont arrière de l'Espanioletta. Contagieux comme peu, le rire s'empara des comparses pêcheurs et les amusa beaucoup.

Les épaules sur le pont frétillaient de l'ambiance hilare. Nous étions joyeux. Nos rires égrainèrent longtemps la monotonie de cet après-midi là.

L'amusement collectif fit passer le temps plus vite.
Nous allions joyeux, et sautillant.

(A suivre.)

par Mister H.
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Mardi 11 mars 2008

publié dans : La biographie posthume d'Ernest HEMINGWAY

Outré ! Scandalisé ! atteint dans ma conviction profonde que Ernest seul peut sauver le monde. Hier, tandis que je rentrais de la Fac pour m'adonner aux vains plaisirs d'une oisive détente méritée, au sortir de la gare de Nantes, on m'offre un journal gratuit. Sympa. Gentil, délicat... Comme tous les journaux de cet acabit, ça parle de tout sauf de ce qui vous intéresse. Et là, (où ? Là !) dans les pages qu'ils nomment "culturelles", je lis l'invraisemblable à propos de Cloclo. Je vous laisse seuls juges : "On peut trouver dans les librairies [...] une "autobiographie posthume"..."

Oh ! OOOOOH ! On se moque de qui là ? Ernest, l'illustre auteur magnifique du "vieil homme et le léopard" comparé à "Alexandrie, Alexandra, Alexandro, Alexandru" non mais oh ! Ca va pas la tête non ? je m'insurge ! Comment peut-on mettre en parallèle l'incroyable talent créatif d'Ernest avec la logorrhée gluante du chanteur électrique ?

J'ai honte... ça me fait penser, j'ai une ampoule à changer dans ma salle d'eau.

Si tu vas à Rioooooo, n'oublie pas de monter là-haut...
... et oui, zozo va, n'essaie pas de monter en bas !

Chapitre 17 : La surprise
16 août 1922

Je ne savais pas quoi offrir à Mauricia qui m'avait attendu si longtemps pendant mes journées horribles d'indicible souffrance à l'hopital d'Acre. Chaque jour à mon chevet, chaque nuit à mon pied de lit Mauricia veillait ma respiration, guettait mes traits de douleurs ou mes grimaces de tristesse. Comment la remercier ?

Comment la remercier pour ces jours de bonheur intenses, sucrés, amoureux, tendres ?

Oh, certes, j'aurais pu connaître une petite rancoeur à son égard à la suite de ma transformation en écrevisse cuite lors de l'épisode de l'incendie humain qui m'avait rendu inimitable dans le rôle de la torche humaine. Je pouvais aussi éprouver une certaine animosité à son égard, ça aurait été bien légitime. L'épisode du feu de camp avait réduit définitivement mes espoirs de progéniture à néant. Ainsi que ceux liés à une éventuelle place victorieuse dans un course de fond.

Au lieu de ça, je voulais l'épater, la surprendre, la séduire.

J'avais en tête un dépaysement complet pour elle qui n'avait jamais vécu ailleurs qu'autour de ses pois sauteurs. La suivre au bout du monde me semblait la meilleure solution pour nous changer d'air.

Mais où partir ? Loin, oui, mais où ? Et comment lui faire comprendre...
Je lui avais concocté un petit jeu intellectuel, et j'avais caché la destination de notre aventure entre les méandres d'un poème soigneusement rédigé pour qu'elle trouve sans souci. Le soir venu, tendre moment du soleil couchant qui m'avait valu des blessures formidables, je lui offrais ces quelques lignes mémorables entre toutes :

Mon tendre amour, toi que j'aimerai toujours,
Sais-tu que quand tombe la nue, enivré de plaisirs,
Je rêve de t'emmener loin, au pays des désirs.
Fou parmi les fous, je rêve de sa tour.

Par delà les ondes, brumeuse à l'envi,
Couverte de lumières, la ville s'étend magique.
Sa vue charme les amoureux, séduit les nostalgiques,
Enchante les cigales, cro-onde les fourmis.

Mon amour, mon aimée, cette ville est une marmite
Frissonnant de culture, agitée de folie,
Elle sait donner l'allure aux douceurs de la nuit.
Mon amour, mon aimée, cette ville Satan l'habite.

J'avais certainement surestimé les connaissances géographiques de Mauricia. Elle pensa à Beyrouth, Tamanrasset, Maubeuge, et même Noeud-les-Mines, sans parler de Bormes-les-Mimosas ou Villedieu-les-Poeles.

- Tu n'y es pas du tout, lui dis-je, ça n'a rien à voir avec tout ça. C'est une ville beaucoup plus vaste.
- Parigné le Polin ?
Hasarda-t-elle...
- Euh... comment te dire ? non. C'est une ville plus vaste encore.
- Nan, je ne vois pas. Bondoufle ? La Bourboule ?
- Non.

Elle m'agaçait presque à ne pas comprendre les contours de mon dessein. Quand, entre deux bouffées d'hystérie, je lui avouai qu'on partait pour Paris... elle sembla ne pas comprendre. Presque étonnée, elle n'avait manifestement jamais entendu parler de cette cité plusieurs fois centenaires.

- Je suis contente, ça va nous sortir un peu.
- Je suis heureux si ça te plait, rien ne me fait plus plaisir que de voir ton sourire édenté illuminer ton visage rougeaud. Embrassons-nous, mais pas sur la bouche, j'ai encore les lèvres brulées au troisième degré, on dirait d'informes saucisses cocktail.
- Penses-tu que nous serons rentrés pour diner ?

Là, elle m'avait achevé d'un coup. Mais qu'importe, la ville-lumière était à nous, la Tour Eiffel serait notre Pain-de-Sucre. A nous Paris, à nous les Folies-Bergères, la Seine, la belle vie.
Devant la bêtise de Mauricia, je fulminais un tantinet.

Le tout, en sautillant.

(A suivre.)

par Mister H.
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Mardi 4 mars 2008

publié dans : La biographie posthume d'Ernest HEMINGWAY

Je vous le dis tout net : je n'y croyais plus ! C'est un peu la nouvelle du siècle, peut-être même du siècle prochain, peut-être même la nouvelle absolue que l'humanité entière attendait : Ernest est amoureux.
Tous les syndrômes sont là : palpitations cardiaques sur un rythme effreiné, sudations importantes, muqueuses sèches, muscles bandés. C'est fort, c'est beau c'est Hemingway.

La rencontre avec Mauricia, valide, belle et souriante, avec deux bras de chair, de jambes et pas mal de dents est une bénédiction. La vie sourit à Ernest et peut-être enfin pourra-t-il construire une relation sérieuse, belle, amoureuse, rha, love.

Le brésil lui sourit, ses strings, son Christ-aux-bras-tendus, ses pains de sucres, ses plages paradisiaques au sable blanc fin et léger qui s'insinue dans les doigts de pieds, ses enfants radieux, ses footballeurs heureux... la belle vie.

Ondine, Joachim et les autres aventures d'Ernest sont dans son dos, et tandis qu'il se tourne vers son avenir, le soleil de la joie semble se lever sur les plaines arides et nues de sa désespérance.

Ris Ernest ! Ris à la vie, ris devant, ris derrière, ris de veau, ris pilaf, ris au lait, ris fort, ris basse mati. Ris à la vie car la vie ne s'est pas gênée pour se rire de toi. Tu as tant souffert, tu as tant vécu d'horribles histoires qu'à présent ton avenir est devant toi, mais tu l'auras dans le dos si tu fais demi-tour.

Le chapitre 16 marque un virage à 360° dans le style littéraire d'Ernest. C'est fort, mais c'est inutile. Car, considérons qu'un virage à 360° consiste à tourner sur soi-même pour reprendre la même direction. Dans ces conditions, autant ne pas tourner sur soi-même et avancer, on gagne du temps.

Et il est où, hein, le Ernie ? Il est où le gentil p'tit toutouuuuu ?
Allez, c'est bon, on y va !

Chapitre 16 : J'aime
21 mars 1922

L'amour, c'est fort, l'amour c'est dûr, l'amour ça tue. Je n'avais vécu jusqu'ici que dans la crainte de mon prochain et dans la révérence envers la nature et envers Dieu. Mauricia, m'offrait une porte sur un futur meilleur et une vie de rêve, entourés par nos enfants et nos pois sauteurs. Le sentiment amoureux m'était inconnu, Mauricia me l'avait donné. J'avais envie de sautiller partout où elle était. Le simple fait de la voir était pour moi un contentement maximum, une satisfaction du quotidien qui suffisait à mon épanouissement personnel.

Nous conversions de tout et de rien, de la pluie, du beau temps, de l'amour et des fleurs des champs. Il nous arrivait même parfois de nous taire et de nous regarder immobiles et impassibles dans le soleil couchant, qui, pourtant me brulait profondément les rétines. La chaleur de l'amour, combinée aux brulures insoutenables de l'astre solaire étaient un enchantement. Tandis que je me consumais d'un amour incroyable, mes yeux perdaient leur vue petit à petit. Mais qu'importe, j'étais heureux. Qu'importe, je kiffais la vibe à donf. Qu'importe, la vie près de ma douce était un ravissement et le beaume de son amour appaisait les douleurs de mon corps fragile.

La nuit chutait lentement et posait son voile de mystère sur notre couple. Au loin, les collines verdoyantes du Brésil se recouvraient d'une brume argentée. Dans le creux de la vallée de l'Acre, les replis du ruisseau formaient un serpent d'amour bruissant d'une fraiche tendresse. L'amour, la nuit et les flots ondoyants encerclaient ma vie d'un écrin de douceur. Au coeur de mon coeur, Mauricia était le diamant de ma soirée, l'or de ma vie, le platine de mon existence. Il n'y avait rien, elle m'apporta tout. Je n'étais rien, elle me rendit fort. C'est dans ses yeux que j'appris à lire la reconnaissance de l'être aimé. C'était beau. C'était grand. C'était fort...

... c'était idiot ...

... C'était idiot de ma part d'avoir placé la scène de notre première soirée aussi prêt d'un feu de camp. Lors, pendant que la chaleur de son amour m'envahissait, pendant que mes yeux brulaient à la lumière du jour mourant, les flammes entamaient doucettement la manche gauche de mon pantalon de toile fine. Les picottements que je sentais dans mes jambes pendant le long baiser langoureux que je donnais à Mauricia n'avaient dont rien à voir avec les premiers frissons du grand amour, ce n'était que les premiers assauts du feu contre mon mollet qui montaient le long de ma jambe. Quant à cette douceur mordante qui envahissait mon périmètre para-ombilical, contrairement à ce que je pensais, elle n'avait aucun lien avec les premières manifestations d'un afflux sanguin massif, dont l'insistance aurait pu provoquer l'édification du siège de l'amour, transformable en pain de sucre géant ou en mont Fuji pour les sept nains. Non, ce n'était pas ça.
Ce n'était pas sans évoquer pour moi une séance de badigeonnage thérapeutique suite à une contagion par la gale de Lassy. La notice informative indiquait une intense sensation de brulure après l'application du produit. Sortant de ma douche, à peine pubère, je n'éprouvais pourtant aucune gêne. Quand soudain, j'eus l'impression qu'un chalumeau avait été allumé entre mes jambes. Trois jours durant, je marchai jambes écartées, comme si j'avais fait l'exode sur un tonneau.
Un souvenir cuisant, oui, cuisant, c'était le mot. J'avais la même impression ce soir-là, près de Mauricia. Mais loin d'être une manifestation d'amour ou d'érotisme, ce n'était que le feu qui me brulait le bas-ventre. Passant d'un bond de la position assise à la station debout, je hurlais de douleur sous l'emprise des flammes qui dévoraient mon pantalon et mes chairs molles. Mes cris déchiraient le calme et la volupté de la nuit dans les soubresauts de ma souffrance. Mauricia me secourut aussitôt. Effrayée par ma situation, elle prit la casserole d'eau qui chauffait sur les braises rougeoyantes et en projeta le contenu sur ma jambe en feu. Elle manqua sa cible et m'ébouillanta le ventre. Surpris par cette nouvelle douleur fulgurante, je fis un bond en arrière, trébuchai sur un rocher saillant et roulai depuis notre éperon rocheux jusque dans la rivière qui coulait en contre-bas. Là, les eaux fraiches du ruis mirent un terme à l'assaut du feu.

J'avais les jambes brûlées au troisième degré, le ventre et le torse ébouillantés, et les yeux grillés par un soleil de plomb. Je m'époumonnais d'une souffrance aiguüe et cinglante. Je sautais sur place, agacé par les coups de douleurs dans la plupart de mes membres. Inconscient de mon environnement, lors d'un bond, je me fracassai le crâne contre une branche.

Dans ma chute, je sentis le monde tourner autour de moi et s'évanouir en sautillant.

(A suivre.)

par Mister H.
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Mardi 26 février 2008

publié dans : La biographie posthume d'Ernest HEMINGWAY

Moi aussi, le dernier chapitre m'a surpris. Je m'étais habitué à sa façon peu aimable de parler des gens, à son goût prononcé pour les situations dangereuses et pour sa haine viscérale de l'autre (peu important quel autre : elle, lui, ses parents, les anthropophages, Freud...).

Je m'étais fait à l'idée qu'il soit incapable d'aimer, qu'il soit totalement incapable d'une moindre tendresse ou d'un sourire, mais il semble que le Pérou l'ait ému.
Une émotion sincère et véritable, parmi les plus tendres qui l'émeut jusqu'à la larme qui coule, tranquille et fragile le long de son nez, le long de sa joue, jusqu'à son menton et jusqu'au sol ocre du Pérou.

Il est certain désormais que le Pérou tiendra une place inégalée dans la vie d'Ernest. C'est là qu'il aura fait les rencontres les plus belles de son existence. Joachim et Ondine, compagnons de détresse, se sont révélés être ses meilleurs alliés dans les instants de souffrance. Il a fait le choix de les laisser derrière lui au moment de pénétrer les mystères du pays voisin, géant parmi les géants : le Brésil.

N'en doutons pas, le franchissement de la frontière Péruvo-brésilienne est un cap dans la vie d'Ernest. Il y a fort à parier que ses aigreurs restent au Pérou tandis qu'une vie nouvelle, faite de tendresse et d'amour s'offre à lui. C'est beau, c'est grand, c'est Ernest !

C'est par la frontière occidentale du Brésil que HEMINGWAY arrive dans ce pays nouveau. La densité de la végétation locale est très particulière sur cet Etat brésilien situé aux contreforts des Andes. L'Etat d'Acre est le socle nouveau des déambulations d'Ernest...

Une chanson pouce douce que me chantait ma maman... en suçant ma douce mon pouce Ernest l'écoute en rêvant...

Allez, on y va !

Chapitre 15 : Mauricia
26 février 1922

L'essentiel de mes deux yeux baignait encore dans les larmes que j'avais versées en mai dernier au moment de traverser la frontière. Je continuais malgré tout de regretter les heures passées avec Joachim et Ondine. Ma vie était devant moi, et quoiqu'il m'en coutât, mon passé de Bohême devait rester dans les vaines prairies de mes souvenirs perdus.

Je mis un certain temps à m'acoutumer à la population locale. Je ne parlais pas un mot de brésilien et la langue portugaise n'était pas mon fort. C'est en entrant au Brésil que je me rendis compte que je n'avais jamais travaillé de ma vie et que le labeur était pour moi une notion étrangère. Or dans ce pays aux accents chaleureux et exotiques, la vie passe forcément par un amour du travail qui m'était totalement inconnu. Mes premiers emplois furent peu glorieux : épépineur de groseilles, sexeur de grenouilles d'eau douce, empaleur de harengs sur cure-dents, essuyeur d'éléphants nains, avaleur de poisson-scie dans un cirque aquatique. Les débuts furent difficiles. La suite aussi.

Noël 1921 fut un moment de solitude comme je n'en avais jamais connu. Seul avec une branche de sapin morte et un kiwi (le fruit, pas l'oiseau), je passais ma nuit de la Nativité à psalmodier des chants de Noël. Mais seul dans l'hostilité naturelle de la région, je parvenais jusqu'à faire fuire les oiseaux locaux. Ma détresse était grande, à la mesure de mon isolement. Malgré la luxuriance de la végétation, rien ne me donnait envie de vivre. J'avais abandonné à leur sort de l'ombre Joachim et Ondine dont les jambes de bois et les sourires me manquaient horriblement. J'aurais dû penser à cela avant de les quitter.

Le matin du 25 février, je décidais de quitter la forêt chaude et moite pour essayer d'accéder à une cité voisine. En fait de cité, c'était plus une vague bourgade insalubre aux habitants affamés et tristes. Rien ne leur souriait et la chaleur toride du soleil était pour eux une insulte quotidienne à leur environnement hostile. Tandis que leur peau se moirait de couleur caramélisée, ils pestaient contre l'âpreté sèche de leur vie. Les veaux, les vaches, les cochons, rien n'engraissait. Les herbes étaient asséchées, les sources taries, et leurs sourires mêmes perdaient aux comissures de leurs lèvres les perles de salive qu'ils économisaient chaque jour à la sueur de leur front haut et opiniâtre. Les rides de leurs visages étaient aussi arides que les sillons de leurs champs. Rien n'y poussait : la terre était inculte, un peu comme une insulte. Dans ce paysage lunaire aux accents désolés, la vie passait comme une monotonie. J'avais honte. La pigmentation bronzée de ma peau cachait sur mes joues la honte qui empourprait mon visage. Moi qui avais vécu heureux, j'avais au coeur la chance d'avoir connu le bonheur. C'était pour moi un souvenir, un point de ralliement, un rivage doré, un oasis de joie. Pour eux, le bonheur était une chose qu'ils ignoraient.

Pourtant, dans cet îlot de détresse et de souffrance, sur ce bourbier immonde de calamités humaines poussait, frêle comme un jonc et fière comme un if, une femme au teint frais et à la mine joyeuse. Elle portait le nichon haut et la fesse altière. C'était bien sûr des traits de sa personne qui ne m'intéressaient pas. Naturellement. Ceci dit, je m'étais attardé sur ses rondeurs avant même que d'envisager la couleur de ses yeux ou la raideurs de sa chevelure noire aux reflets incroyables. Elle était belle comme un source d'eau claire, belle comme un jour de pluie, belle comme un douche fraiche. Sa poitrine opulente réveillait en moi des fantasmes inassouvis que je croyais perdus. Dès que je croisais son regard, je bandais tout mes muscles. J'étais tendu comme un string, ça tombait bien, on était au Brésil. Il ne me semblait pas envisageable de poursuivre ma route solitaire sans croiser son chemin et sans approcher sa poitrine et son bonheur. Elle me plaisait insatiablement, je voulais absolument faire sa connaissance. J'osais !

-
Bonjour, comment t'appelles-tu ?
- Je m'appelle Mauricia
, répondit la sauvageonne au souffle rauque et aux phrases courtes.
Et toi ?
- Je m'appelle Ernest Miller HEMINGWAY, mais tu peux m'appeler Ernie. Que fais-tu dans la vie ?
- Je suis éleveuse-cutlivatrice de pois sauteurs... et toi ?
- Je suis venu pour que tu m'apprennes à sauter...

Notre dialogue dura une heure sous la chaleur accablante d'un impitoyable soleil de plomb. Pour amères qu'elles étaient, chacune des gouttes de ma sueur avait le goût du miel et ma bouche s'asséchait à chacune de mes gorgées. Mon coeur ennivré par les fragrances de son parfum épicé, battait dans ma poitrine comme les tambours brésiliens. Chacun de ses mots résonnait en moi comme un espoir de vie. Elle m'offrait une porte vers un avenir à deux et son sourire avait pour moi les formes de la vie, de la joie, du couple. Son regard me faisait chavirer à chaque clignement d'oeil.

Elle me rendait fou, elle me rendait joyeux, elle m'avait conquis. J'étais amoureux.

Le jour suivant, j'apprenais la culture des pois sauteurs. Dès le repas, elle m'en fit une platrée énorme. En plus des flatulences inhérentes aux féculents, ces mets délicieux m'avaient mis au corps une pulsion bizarre...

Dans sa masure aux murs troubles et fragiles, je suis resté sur son lit près d'elle tout l'après midi.

Sous l'influence des pois, je la déshabillais des yeux en sautillant.

(A suivre).

par Mister H.
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Mardi 19 février 2008

publié dans : La biographie posthume d'Ernest HEMINGWAY

Pénible !
Chicago ne lui plaisait pas, il s'en va. Il nous bassine pendant des semaines pour voir le Pérou. Il voit le Pérou : il trouve ça moche.

Pénible !

C'est insupportable un mec pareil. Jamais content, un éternel insatisfait. Qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il fasse un temps superbe, rien ne lui fait plaisir. C'est épouvantable. Personnellement il me gave. Là, il quitte le Pérou, pour aller au Brésil, parce que d'un seul coup il s'est rendu compte que c'était son but suprème. On aurait pu imaginer qu'il en parle à partir du premier chapitre. Mais non. C'est limite s'il ne fait pas son intéressant depuis quatorze semaine celui-là.

J'hésite même à vous reparler de ses aventures tellement il me gave.

Enfin, en même temps, je fais ça pour la science, pour la beauté de l'ensemble et pour un public de plus en plus nombreux à lire ses aventures. Pour tout vous dire, si ça ne tenait qu'à moi, hein... je l'enverrais balader moi, Ernest.

Mais non, pour ovus, pour moi, pour mon chat sympa, pour ma compagne aimante, pour mon Mister D. perso, je continue inlassablement à recopier les aventures du globe-trotter.

Je me lève, je le bouscule, il ne se réveille pas...

... bah ça m'aurait étonné aussi !

Chapitre 14 : on the road again
14 mai 1921

Loin Joachim collé au fauteuil d'Ondine, loin mes tracas ordinaires de globe-trotter patenté.

Le Pérou, cette terre splendide aux infinies saveurs sucrées resterait pour moi un pays inconnu. Je ne verrai sans doute jamais les lignes de Nazca, ni les ruines de Cuzco ni l'oasis de Huacachina. Je n'apprécierai pas non plus Lima la douce, dont le lit est fait de mousse. Lima aux senteurs troubles, torves, épicées et malicieuses. Lima aux façades colorées et chatoyantes. Non, le Pérou resterait à jamais un mystère. J'en garderai longtemps un profond sentiment de tristesse mêlé à une profonde et déchirante tristesse sentimentale. Le Pérou était pour moi le premier pays latin qui m'avait accueilli malgré mes différences et malgré mes lourds handicaps (je veux bien sûr parler d'Ondine, de Joachim et du fauteuil roulant). Le Pérou, ses paysages infinis, sa tendresse et son accueil. Finalement, il n'était pas impossible qu'un jour il me manquât. Je garderai en moi la rancoeur de n'avoir pas su m'attacher à sa convivialité incroyable, à son hospitalité unique, à sa douceur de vivre. Rien à voir avec les pays du Nord, plus froids et moins chaleureux. J'avais trouvé dans le peu de regards noirs des péruviennes, croisés çà et là, une pimpance particulière à nulle autre pareille. Une joie de vivre malgré des revenus rares, une liesse du quotidien autour d'un plat de riz ou de patates douces. Mes parents avaient tout eu, ils n'avaient jamais éprouvé le besoin de donner ou de rendre grâce. Le Pérou était à l'opposé des conceptions capitalistes du partage. Tandis que l'Américain de base gagne tout pour ne pas partager, le Péruvien est un modèle de don de soi et de partage. Un sourire ? partagé. Un peu de riz ? partagé. De l'amitié ? partagée. De l'amour ? partagé. 
Je n'avais pas su me montrer digne de l'immense gentillesse des lieux, aussi préférais-je les quitter humblement. Car exclu du paradis latin parmi les plus rares, je me destinais à une route de labeur dans le destin de ma vie. Le soleil du Pérou m'avait empli le coeur d'une lumière idéale, magique, splendide, subtile. Si mon coeur avait jusque-là baigné dans une aigreur amère et acide, le Pérou m'avait offert un océan de sollicitude et une montagne de tendresse duveteuse. En forçant ses frontières je quittais du même coup l'habit de tristesse que les premières anneés de ma vie m'avaient offert. J'entrais nu au Pérou et il m'avait habillé de vêtements de lumière et d'amour. Je ne sais pas si je trouverai un jour sur ma route une contrée plus riche et plus douce que celle-ci.
Drappé dans l'étoffe magnifique de bonté et d'amour que le Pérou m'avait tissé, je prenais le chemin du Brésil où je rêvais de découvrir un nouvel horizon de générosité.
Le soleil se couchait sur les collines désolées du Pérou endormi au moment où, à la fin de mon périple sur son sol riche et fertile, je m'apprétais à pénétrer les mystères du Brésil. En me retournant vers les ors du soleil couchant, j'éprouvais une dernière souffrance en pensant à toutes les richesses humaines que j'abandonnais là. Je laissais sur ce sol les souvenirs des plus beaux jours de ma vie. Ondine et Joachim resteraient à vie un épisode délicieux et le Pérou en serait le cadre immortel et immuable. Ma vie était un bijou, le Pérou avait été son écrin. Mon coeur était sec, le Pérou l'avait rendu éblouissant, resplendissant, incroyable, joyeux, heureux. Beau.

Au moment où je quittais le Pérou et où j'avais posé un pied au Brésil, j'hésitais. Et si le Brésil avait été l'illusion ? s'il n'avait été qu'une lubie ? qu'un rêve, qu'un fantasme ? L'astre du jour finissait sa course enflammant les collines péruviennes de ses lueurs mordorées. Le feu du ciel donnait à mon dernier jour un aspect irréel et totalement intemporel. Je n'étais plus là, je n'étais plus à ce moment-là, je n'étais plus moi.

Contre ma volonté, une larme coulait le long de l'arrête de mon nez. J'avais souffert et le Pérou m'avait guéri. Lorsque ma larme quitta ma joue pour perler au pic de mon menton, le soleil finit sa course en embrasant le ciel de millions de couleurs roses et jaunes. Le Brésil était à moi et l'incendie céleste finissait l'embrasement du Pérou. Ma larme chuta et s'écrasa dans l'ocre de la terre latine du pays que je laissais derrière moi.

J'étais seul, j'étais triste. Le Pérou m'avait abandonné.

Ce soir-là, je n'ai pas eu envie de sautiller.

(A suivre).

par Mister H.
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